dimanche 10 mai 2026

Le Grand Monde - Pierre Lemaitre

 



    De l'œuvre de Pierre Lemaitre, grand auteur français populaire et maintes fois récompensé, je ne connaissais que Au revoir là-haut, roman picaresque de l'après-guerre de 14-18. Un ouvrage salué du Prix Goncourt 2013, découvert tardivement mais lu avec enthousiasme. À l'époque, séduite par la plume rapide et généreuse, j'avais été happée par le contexte historique, le souffle romanesque et la tension narrative qui jouait avec habileté des rebondissements. Cette lecture m'avait laissé une impression de grande réussite littéraire : par l'intrication d'un style familier avec une perspective historique, l'auteur était parvenu à rendre limpide un sujet qui me semblait hermétique pour la néophyte que j'étais. Indiscutablement, je voyais, dans cette œuvre, une plongée magistrale dans un monde obscur facilité par la lumière de la langue et de la narration. 


    Ainsi, lorsque mon club de lecture proposa Pierre Lemaitre pour le mois de mai, j'avais hâte de le retrouver et de plonger à nouveau dans son univers. Le Grand Monde, choisi au hasard, s'est d'abord imposé comme un gros "coup de chance" : premier opus d'une fresque romanesque consacrée aux Trente Glorieuses, ce récit est une introduction essentielle au contexte historique, aux fondations narratives et à l'installation des personnages, qui, si j'avais choisi le second ou le dernier tome au grés de mes impulsions capricieuses, m'aurait incontestablement perdue. Un coup double, en réalité, puisque sans la lecture de Au revoir là-haut, l'un des dénouements principaux du Grand Monde aurait perdu de son effet de surprise qui sous-tend l'art du rebondissement propre à Lemaitre. Je réalise ici à quel point il est essentiel de s'informer du corpus littéraire d'un auteur avant de s'y plonger au hasard. 


    Le Grand Monde installe son récit dans les années des Trentes Glorieuses, de 1945 à 1948, une période marquée par une forte croissance économique, le plein emploi et une explosion du pouvoir d'achat. L'Europe est en reconstruction, et ce passage entre l'ordre ancien et le nouveau s'effectue sur un fond de déclin colonialiste, à l'heure où l'empire colonial français s'effrite en Indochine. C'est sur cette toile de fond que se déroule le récit, de Beyrouth à Paris jusqu'à Saigon. On y suit les aventures des quatre enfants de la famille Pelletier, riche propriétaire d'une savonnerie à Beyrouth, au coeur d'une intrigue articulée autour de deux enquêtes parallèles : le meurtre sauvage d'une vedette de cinéma à Paris et un trafic financier à grande échelle à Saïgon. En pleine Guerre d'Indochine qui oppose l'Union Française au Viêt Minh (organisation politique indépendantiste et paramilitaire vietnamienne) Étienne, cadet de la famille Pelletier, part à Saïgon à la recherche de son amant, légionnaire disparu dans la zone d'opération de la Plaine des Joncs. Employé à l'Agence des Monnaies, il sera à la fois témoin et agent d'une fraude massive liée à des transferts de fonds vers la France, un scandale financier connu sous le nom de " l'affaire des piastres". À Paris, son frère François, journaliste aux faits divers au "Journal du Soir", investigue sur une affaire criminelle aux multiples rebondissements, tandis que l'aîné Jean, dit Bouboule, homme mou et sous la coupe de sa femme Geneviève, monte un commerce de tissus avec des méthodes quelque peu déloyales. Leur jeune sœur Hélène, seule à Beyrouth et livrée au climat parental dont elle veut à tout prix s'émanciper, les y rejoint.  


    Le Grand Monde est un récit riche et foisonnant de dénouements, alimenté par une plume rapide et rythmée qui ne s'embarrasse pas de longues descriptions. Un style qui, pourtant loin de me déplaire, n'a malheureusement pas eu l'effet escompté : à plusieurs reprises, je me suis surprise à m'ennuyer. L'accumulation des péripéties, destinée à stimuler la lecture et donc à l'empêcher de tomber dans la fastidiosité, m'est apparue céder à la surenchère d'actions - dont la plupart ne contribuaient pas davantage aux intrigues principales - et qui ne semblaient n'être là que par souci de remplissage. Je comprends que Le Grand Monde s'inscrit dans le roman-feuilleton ( genre caractérisé par les rebondissements fréquents et une intrigue à suspense ) et que son rôle de premier volume impose de placer les fondations et les germes des intrigues des tomes suivants. Cependant, cette accumulation s'est paradoxalement éprouvée dans une lecture perçue inutilement longue. En multipliant les événements, Lemaitre réduit l'espace dédié à la psychologie des personnages et aux moments marqués par le silence, les pauses et les nuances. Je n'ai donc pas pu apprécier le roman faute d'une intrigue insuffisamment organique pour m'immerger et de personnages trop peu incarnés pour m'y attacher. Malgré un contexte historique passionnant (en particulier le trafic de piastres en Indochine), s'est installé dans ma lecture une distance à la fois intellectuelle et émotionnelle, où la main de l'auteur s'est fait ressentir. En forçant le destin de ses personnages et en accumulant les rebondissements, Lemaitre tend davantage vers la narration cinématographique d'un film d'action que vers une atmosphère forte en émotions, en sensorialité ou en introspection. Même si l'auteur revendique un ton distancé (dans la truculence et l'ironie) ainsi qu'une économie de la phrase et du verbe, Au revoir là-haut me paraît bien plus chargé des profondeurs humaines, des sensations et des odeurs, de l'impact historique, émotionnel, scandaleux, des malversations opérées sur les cadavres des soldats de la Grande Guerre. Dans Le Grand Monde, la marque de l'Histoire sur les êtres, les rouages de ces destins soumis à ces mouvements incontrôlables, la plume qui les porte avec factualité, jamais poétisée mais toujours juste et profondément esthétique, m'ont manqué. On pourrait m'objecter que Le Grand Monde embrasse les codes du roman-feuilleton et que l'émotion se substitue justement au profit de l'action pour porter un regard critique sur l'Histoire, mais en tissant des liens avec Au revoir là-haut, Lemaitre invite à une continuité que le genre finit par trahir. N'est-il donc pas légitime de se sentir déçu de ne pas retrouver la même épaisseur émotionnelle qu'à la lecture de Au revoir là-haut ? Je ne conteste pas le droit de l'auteur à changer de genre mais je déplore son infidélité au relief et à l'intensité portés par un roman que j'ai adoré. 

 

Sur le terrain historique, le roman me semble tomber dans une certaine désinvolture: l'histoire de Raymond, par exemple, ce légionnaire torturé par le Viêt Minh, est réduit à un banal prétexte narratif. La Guerre d'Indochine dépeinte par l'auteur montre assez peu l'extrême brutalité, les tortures, les massacres de civils, de l'un des conflits de décolonisation les plus violents du XXe siècle. À son tour, les Trente Glorieuses est assez peu explorée : est évoquée, le temps d'un chapitre, la manifestation violente du 11 novembre 1948 - une lutte des classes marquée par la grève des mineurs et les tensions de la Guerre Froide. Là encore, cet épisode ne semble n'être qu'un prétexte pour accentuer la tension amoureuse entre François et la jeune Nine (voire pour introduire un énième dénouement dont on peut contester l'utilité) plutôt qu'un argument pour mesurer sa véritable profondeur politique. On pourrait objecter qu’il ne s’agit que du premier volet d’une tétralogie et que les Trente Glorieuses dispose encore de trois volumes pour se déployer; mais il ne s'agit pas ici de l'absence de son approfondissement mais bien de son manque de gravité : Le Grand Monde n'est pas une fresque historique mais d'abord une saga familiale conventionnelle.


    Il est évident qu'à la lecture de cet article, j'aurais souhaité plus. Par souci d'honnêteté, et parce que je suis convaincue de l'impact des attentes, appétences et autres envies littéraires sur l'appréciation d'un ouvrage, il est fort probable que ma critique soit altérée par la nécessité d'être émotionnellement portée par mes lectures et par les promesses d'Au revoir là-haut, si largement apprécié. Le Grand Monde s'inscrit dans le genre de l'évasion, conçu comme échappatoire mental aux contingences du quotidien, mais n'a malheureusement pas répondu à la quête de sens et de profondeur qui m'anime actuellement. Peut-être s'agit-il simplement d'un rendez-vous manqué ? Ou simplement est-ce le résultat d'un goût plus affirmé pour d'autres genres ?


    Néanmoins, Pierre Lemaitre reste indéniablement un excellent auteur dont je reconnais l'art de marier la grande Histoire avec la petite, regrettant simplement de n'avoir pas retrouvé le souffle romanesque si particulier de Au revoir là-haut.

LEMAITRE, Pierre, 2022, Le Grand Monde , Paris, Éditions Calmann-Lévy, 579 p.

jeudi 2 avril 2026

Silentium ! - Wolf Haas

 





    Avril : mois du polar, du thriller et du roman noir à mon club de lecture. Jusqu'ici enthousiaste et curieuse des suggestions littéraires, j'avoue avoir été réticente à me plonger dans un genre dont il me semble avoir fait le tour. Réticente, car un peu lasse des structures narratives mille fois lues et relues; épuisée par les tropes, éreintée par les psychologies psychopathiques tant reprisées qu'elles n'effraient ni ne surprennent plus; et que dire de mon désabusement devant l'éternel détective bourru, son passé d'alcoolique et son statut d'ex-flic ? Bref, autant de motifs codifiés qui, à mes yeux, ne recèlent plus le moindre mystère. Car là se situe l'essence de ma lassitude : l'intérêt du genre - tous sous-genres confondus - repose en partie sur sa résolution, ce climax de l'attente, ce moment de tension enfin assouvie, et qui, face à la redondance des schémas narratifs, s'essouffle et perd de son intensité. La révélation, alors, n'est plus un choc. À la lecture, elle s'anticipe. Elle confirme même les prédictions. Et lorsqu'elle atteint l'épilogue, l'espace de sa détonation, je n'éprouve rien sauf une vague sensation de déjà-vu, un dégonflement. Or, on le sait, le genre ne repose pas que sur sa conclusion mais aussi sur son trajet. Les chefs-d'œuvre, Mystic River, L.A Confidential, ne s'appréhendent pas comme de simples mécanismes de surprise et ne sont pas réduits à leurs fins détonantes. Il suffit de les lire pour comprendre qu'il s'agit d'abord de leur épaisseur et de la richesse de leur écriture; et c'est là que Silentium ! de Wolf Haas a, non pas suscité la surprise mais bien déjoué mon ennui. Sans rien proposer de neuf sur le terrain narratif ni même sur la résolution de l'intrigue, il brille cependant par son audace formelle. Haas joue avec la langue, il la maltraite, il la tord et prend le lecteur à partie. Son narrateur, un " je" sans identité, est bavard. Il digresse, il pontifie; et là où les intrigues policières cherchent à creuser dans les preuves matérielles, l'ADN et les indices, il creuse dans la philosophie et s'en amuse :

" - D'un point de vue logique, l'innocence n'existe pas. On ne peut pas la prouver puisqu'il s'agit d'un concept négatif. Théoriquement, vous pouvez seulement prouver sa culpabilité.
- Mais je peux prouver l'existence de l'innocence.
- [...]
- L'innocence est un concept négatif, expliqua la veuve. En fait, il est sous-tendu par un autre concept, celui de la non-culpabilité. Et d'un point de vue purement théorique, on ne peut pas prouver la non-culpabilité". "

    L'imprévisibilité, l'anti-ennui, se sont joués ici, dans cet échange entre le détective Brenner et la femme de la victime. Haas m'a engagé sur le terrain de la logique formelle, m'a forcé à réfléchir, à me tirer les cheveux. " Prouver l'existence de l'innocence" , c'est l'absurdité camouflée dans la structure du raisonnement. Vouloir donner une réalité tangible à ce qui n'est, par définition, qu'une absence, faire de l'innocence une présence, une preuve, alors qu'elle n'existe que dans la négation de la culpabilité, qu'elle est impossible à prouver, c'est jouer avec l'intellect du lecteur. Silentium ! ne m'a pas laissé de fortes impressions sur le plan de l'intrigue. Mais ce sont ces passages, ces courts entractes, qui ont marqué ma lecture. Ils auraient pu m'échapper, disparaître au profit du récit, noyés par ma soif de lire; et cela aurait été regrettable, car c'est là que réside tout l'intérêt du roman. Dans le plaisir que j'ai à décortiquer les idées. Dans la satisfaction éprouvée à me sentir défier sur le plan intellectuel. L'auteur n'a-t-il pas tout gagné s'il savait le temps passé à me triturer le cerveau ? À relire en boucle ce passage ?

- " La veille du jour où il a été assassiné, mon mari clamait que certains avaient des gestes inconvenants au Marianum, et qu'il avait des preuves. La police n'en a tenu aucun compte.
- Des gestes inconvenants ? dit Brenner en fronçant le sourcil. N'est-ce pas là à nouveau un concept négatif impossible à prouver ?
- Alors, dites pédophilie, si " gestes inconvenants" vous paraît une négation.
- Tiens, vous avez fait disparaître la négation".

    La suite montre le jeu sémantique et l'ironie tapie dans l'exercice du style. Haas joue avec le langage, révèle la réalité crue derrière les concepts polis. Là où le traditionnel détective résout le mystère en trouvant des preuves tangibles, Brenner, l'ex-flic bourru, éclaircit le sien en supprimant les négations du langage. La suite du roman le prouve. Car, il n'y a pas que des preuves matérielles, mais bien des mots altérés par un défaut de prononciation (auteur\odeur), des homonymes (Petting (caresse affectueuse)\Petting (commune en Haute-Bavière)),des paronomases (Hygiène\Hyène), des calembours onomastiques (Dr.Phil.Guth\Dr Feelgood), autant de jeux de langage qui constituent, à eux seuls, les véritables indices de l'investigation et le climax du dénouement.

    L'humour, à son tour, s'installe dans cette plume espiègle, parfois cynique. Un homme, ancien Mr Météo, se suicide dans une douche commune, et un personnage d'expliquer son geste :

- " Il voulait se pendre dans un endroit où il pouvait décider lui-même de la pluie et du beau temps".

    Là aussi, par le biais du langage, Haas transforme le tragique en une pirouette sémantique : l'expression idiomatique " faire la pluie et le beau temps" (qui signifie " avoir tout pouvoir") est détournée en un objet concret et mortel. Le robinet est le pouvoir de décision. La douche, la pluie et le beau temps, son absence, sa négation, mais surtout sa fin.

    Silentium ! contient son lot de motifs codifiés, soyons honnête. En cela, il s'inscrit dans son genre et ne déroge pas à sa structure narrative. Mais, c'est bien la langue, son jeu et son cynisme qui insufflent au roman tout son piment. Une belle femme rousse dont l'identité se réduit à l'euphémisme " incendie de forêt". Des gouttes de sang ? Des entrées pour dresser un inventaire. Tant d'éléments qu'ils me seraient impossibles de nommer sans saturer moi-même mon texte et qui n'apporterait rien, sauf créer de l'ennui.

    Alors, j'arrête ici, dans cet épilogue qui n'a rien, lui aussi, d'un apogée.

HAAS, Wolf, 1999, Silentium ! , Paris, Éditions Payot & Rivages, coll. Rivages\Noir, 214 p.

lundi 16 mars 2026

À douze pieds de Mark Twain - Victor-Lévy Beaulieu

 




    Il existe des auteurs qui suscitent chez moi une admiration telle qu'elle me fait aimer l'ensemble de leur œuvre, peu importe sa qualité. Victor-Lévy Beaulieu, comme Céline et Charles Bukowski avant lui, possède, en sa qualité d'écrivain, ce qui me manque de manière douloureuse : du courage, de l'irrévérence et une superbe indifférence aux jugements d'autrui. VLB écrit, certes par amour de l'écriture, mais surtout pour affermir sa voix; une voix unique qui se refuse au carcan de la bien-pensance. Il ose, voilà, il ose armé de sa plume, de son humour et de ses convictions ; et parce qu'il nage à contre-courant, il illustre parfaitement cette citation de Mark Twain : " À chaque fois que vous vous retrouvez à penser comme la majorité des gens, faites une pause, et réfléchissez ".

    Dans À douze pieds de Mark Twain, VLB propose un essai biographique sur l'auteur éponyme, l'inscrivant ainsi dans la vaste fresque qu'il consacre aux grandes figures de la littérature occidentale. Mark Twain prend donc place aux côtés de Kerouac, Hugo ou encore Melville dans ce monumental panthéon. Si VLB n'ignore rien du prestige des Aventures de Tom Sawyer ou de Huckleberry Finn dans l'histoire de la littérature, c'est surtout l'homme et sa voix qui ont exercé sur lui une influence majeure. La biographie se fait alors autobiographie; l'auteur calque sa propre existence sur celle de Mark Twain, tisse des parallèles, s'empare de ses propos comme tremplin pour ses propres réflexions. 

    Le récit souffre parfois de répétitions, de phrasés un peu trop prolixes, mais l'humour et l'art du récit prennent rapidement le pas sur ses petites lourdeurs. VLB est drôle, vivant. Il ponctue son texte de ce qu'il appelle ses " cabotineries"; une forme de théâtralité et d'érudition fantaisiste. Le mot " hénaurme" par exemple, - popularisé par Flaubert pour caractériser le caractère grotesque et démesuré de quelque chose - surgit pour décrire la volonté de puissance de Mark Twain. L'auteur brise le fil de la narration par des apparitions paratextuelles : en isolant en haut de page une remarque comme "maintes prend un S aussi", il transforme une simple correction grammaticale en un jeu ludique. La structure narrative devient elle-même le lieu d'une mise en scène où la biographie s'affranchit de la chronologie.  Les pages se parent de photos et d'illustrations; un portrait de Nikola Tesla, une photographie d'une fracassante décharge électrique, surgissent ainsi au milieu du texte sans que jamais l'auteur ne fasse mention du célèbre savant, et force le lecteur à créer un lien entre le génie de ce dernier et celui de Twain. 

    Aux " cabotineries" de VLB s'ajoutent celles, subtiles et drôles, de Mark Twain dont je ne peux résister à partager un extrait. Ce dernier aime se payer "une pinte de bon sang " au dépens des ses correspondants les plus maladroits. À l'un deux, il répondit : 

" En effet, Agassiz recommande aux auteurs de manger du poisson, comme contenant du phosphore, qui est avantageux pour le cerveau. Mais je ne puis vous donner aucune indication sur la quantité qui vous est nécessaire, du moins aucune indication précise. Si l'ouvrage que vous m'avez envoyé comme spécimen représente ce que vous faites habituellement, je pense que peut-être une couple de baleines serait pour le moment tout ce qu'il vous faut. Pas de la grand espèce. Mais simplement des baleines de bonne dimension moyenne". 

    On comprend pourquoi VLB s'est pris de passion pour Mark Twain : ils partagent le même goût de l'irrévérence et de l'ironie. En effet, Twain pousse ici le sarcasme en convoquant la figure de l'éminent géologue Louis Agassiz sous couvert d'une recommandation nutritionnelle absurde : la consommation de baleine pour pallier une carence intellectuelle. Mais lorsque l'on sait qu'une baleine est un mammifère et non un poisson, la cabotinerie chère à VLB prend tout son sens : c'est l'intelligence qui s'amuse à piéger la bétise sur son propre terrain. 

    À ma lecture s'ajoute néanmoins un unique regret; celui d'un discours sur l'écriture bien trop bref. Quelques passages, en effet, s'attardent sur le lien qu'exercent les auteurs avec leur art : l'expression d'une pulsion, des livres qui se refusent parfois à être écrits ou encore le processus de création qui exige une attention particulière au premier paragraphe pour garantir le succès de l'œuvre. " Il est essentiel de partir du bon pied" dit Mark Twain car " ce qu'il importe de réussir est l'écriture du premier paragraphe car c'est lui qui va donner tout son rythme, toute sa sonorité et tout son mouvement à l'oeuvre en devenir ". Un conseil qui m'est apparu si perspicace et si utile, qu'il a fait naître en moi le désir d'en lire davantage. Et le regret qu'il ne franchisse pas tout à fait ce cap. 

    Avec ce regret s'en installe un autre, celui de ne pas voir VLB réagir sur l'autonomie intellectuelle citée en introduction. Qu'aurait-il dit sur cette injonction de Mark Twain à l'esprit critique ? Et s'il a été, un jour, influencé par elle, comment l'aura-t-il incorporée dans son propre processus créatif ? Certes, en lisant VLB, on comprend que son esprit critique réside d'abord dans l'acte d'écriture, dans son sarcasme et son humour, mais il me plaît à fantasmer sur la manière dont il aurait pu appréhender cette invitation à la réflexion individuelle. 

    Mais peut-être la réponse se trouve-t-elle déjà là, nichée au cœur du texte ? Peut-être que, n'étant pas moi-même de l'espèce des "cabotins", n'ai-je pas su débusquer une de ses brillantes subtilités ? Je terminerai néanmoins avec l'une d'entres elles, soupçonnant qu'il y ait là, quelque réponse ironique de Mark Twain à la résistance de la pensée critique  :

" Dans notre pays, nous jouissons de trois choses parmi les plus précieuses qui soient : la liberté de parole, la liberté de conscience, et la grande prudence de ne pas les exercer".

    

BEAULIEU, Victor-Lévy, 2016, À douze pieds de Mark Twain, Paroisse Notre-Dame-des-Neiges, Éditions Trois-Pistoles, 380 p.

lundi 16 février 2026

Le vacarme des possibles - Valérie Chevalier




Je vais rédiger, ici, une réflexion et une analyse sur cet ouvrage proposé par le club de lecture. Je crois qu'il me faut d'abord passer par cette étape de l'écriture afin de mieux cerner mes idées et mes opinions.

    Le vacarme des possibles, autofiction québécoise de Valérie Chevalier, retrace la vie amoureuse et mouvementée d'une jeune femme. Rédigée sous la forme du journal intime, son histoire se développe au gré d'entrées, de récits lyriques, de poèmes et de dessins à la ligne élégante. Tous les ingrédients sont réunis pour proposer une expérience de lecture différente. En effet, il me semble, dés le début de ma lecture, que l'autrice s'éloigne des motifs codifiés de la romance et ancre davantage son récit dans le réel : échecs et illusions de l'amour, ruptures à répétition, complexité des relations à deux, liens et attentes fragilisés. La plume, quant à elle, porte les promesses d'échapper à la pauvreté sémantique de la rhétorique amoureuse en se révélant à la fois poétique et substantielle. 
    Or, ces promesses se rompent rapidement et le récit tombe dans le sentimentalisme. L'autrice s'enfonce dans un pathos systématique, usant à l'excès des procédés littéraires qui plongent son texte dans une lecture, malheureusement, indigeste :

- Le Pathetic Fallacy - le Sophisme Pathétique : (figure de style - John Ruskin) Les émotions de la narratrice sont abondamment attribuées à la nature. Il neige lorsque son cœur se glace. Le souvenir d'un amant s'efface comme les pas sur la plage, emportés par le ressac des vagues. Son cœur s'étiole telles les feuilles des arbres en automne. Toutes les entrées, ou presque, de son journal sont introduites par cette corrélation entre la météo et l'humeur. L'environnement n'est pas un espace réel, mais l'extension de ses sentiments, utilisé pour dramatiser l'état mental et l'expérience de la narratrice. 

- Le recours à l'emphase : La plume se pare d'une accumulation d'adjectifs et d'adverbes mélodramatiques. Le lyrisme est omniprésent, répété et tombe parfois même dans la "pseudo-profondeur". En effet, Valérie Chevalier tente de créer des résonnances poétiques là où il n'y a que des observations arbitraires. Comme dans ce passage, où la narratrice évoque le temps passé dans l'appartement qu'elle a sous-loué en attendant de déménager dans le sien :

" 7 mois pour une période temporaire, c'est paradoxalement beaucoup. C'est peut-être pour cette raison que cet adjectif, malgré tout son sens, est aussi long. T E M P O R A I R E. C'est amusant, quand on y pense, il possède une lettre de plus que P E R M A N E N T . "


L'autrice tente de créer un effet poétique, en comparant la longueur du mot " Temporaire" à celui de son contraire " Permanent" afin d'évoquer le temps qui passe. Cependant, l'analogie sonne creuse. Il n'y a, en effet, aucun rapport entre la longueur du mot et la durée de son concept; de plus, la profondeur d'un sentiment ou la durée d'une épreuve ne se mesure pas au nombre de caractères d'un adjectif. En cherchant à donner une dimension métaphysique à son observation, Valérie Chevalier tombe dans la complaisance poétique : elle force le lecteur à admirer une finesse de l'esprit qui sonne faux. On pourrait être tenté d'y voir une forme de sensibilité subtile, une manière d'illustrer le temps qui passe par un détail insignifiant. Si la littérature doit être qu'une observation de surface, encore faut-il que l'analogie soit juste et logique. 

- Les dissonances narratives : Certains passages prêtent à sourire tant le décalage entre le discours et la forme est flagrant. Ce poème, par exemple, refuse le monologue amoureux alors que tout le livre est construit sur le journal intime (par définition : un monologue) centré sur les seuls sentiments de la narratrice : 

quels sont tes sentiments ?
les miens hurlent
ton coeur chuchote
un monologue de l'amour
ne m'intéresse pas

Ou encore ce passage où la narratrice s'étonne de la légèreté de son journal intime : 

Je regarde avec appréhension les trois pages restantes à ce cahier. Trois petites pages. Un carnet ne devrait jamais être témoin de deux peines d'amour. Comment se fait-il qu'il ne soit pas plus lourd, alors qu'il contient tant de larmes ?

Le commentaire prête à sourire. L'autrice ne semble pas réaliser que l'excès de pathos a tant rendu l'objet de la lecture pesant que je me suis moi-même entendue lui répondre qu'il était déjà bien assez lourd ainsi.

Aux dissonances, s'ajoute le cliché sexiste qui jure avec le portrait de la narratrice (indépendante, carriériste, liberée sexuellement, etc) :

j'aurais pu être dotée d'une étiquette
" TRÈS FRAGILE. MANIPULER AVEC DÉLICATESSE."
mais est-ce vraiment nécessaire
de le mentionner chaque fois
je suis une femme
point

La prémisse que les femmes sont intrinsèquement fragiles scelle ici la vulnérabilité féminine dans le diagnostic identitaire. La femme peut-être fragile autant qu'elle peut être résiliente, complexe, et le plus souvent d'une force remarquable - néamnoins, l'injonction implicite de " manipuler avec soin "  une femme sous prétexte de son sexe est agacante : elle dédouane de toute responsabilité individuelle. Plus encore, la métaphore est douteuse : la femme fragile n'est-elle qu'un objet de manutention, dénuée de volonté propre et destinée à être déplacé ?  La psychologie de la femme fragile doit-elle être réduite à un banal colis d'Amazon ? 
Si l'autrice avait revendiqué cette fragilité comme un trait de caractère passager (ce qui aurait été logique après deux ruptures douloureuses), le poème n'aurait pas fait mouche et se serait inscrit dans une logique narrative. Or, le point, entendons point final, fait ici acte d'autorité et ferme la porte aux nuances : l'interrogation sur la vulnérabilité féminine devient une vérité rigide et absolue. 

    Je n'ai rien contre la romance, ni contre la légèreté d'une histoire. Pour moi, elles ont leur place dans l'économie de la littérature. Mais j'ai tout contre l'artifice qui se fait passer pour de la profondeur, tout contre les discours dogmatiques, tout contre les plumes qui s'écoutent écrire. En voulant parler de sentiments, l'autrice étouffe Le vacarme des possibles dans le lyrisme et la discordance. 



mercredi 7 janvier 2026

L'heure des prédateurs - Giuliano Da Empoli

 




    Une nouvelle année débute, et avec elle, des envies de bonnes résolutions qui ne seront évidemment pas tenues. Alors, à défaut de me contraindre à maintenir un blog pour la seule ambition d'écrire ou de répertorier mes lectures, j'ai décidé de céder aux envies ponctuelles et aux inspirations fugaces qui me poussent à vouloir parler d'un ouvrage. Surtout, ce blog, destiné à personne hormi à moi-même, est l'unique détenteur de mes réflexions et de mes sentiments, ultime gardien de cette mémoire qui, avec le temps et la fatigue, m'échappe de plus en plus; et qui relègue mes lectures tant appréciées dans l'oubli. 

    L'heure des prédateurs de Giuliano Da Empoli est un essai politique qui m'a passionné; et je voulais retranscrire ce profond intérêt, laisser une trace de mes impressions, afin de créer ici un terrain de mémoire - certes- mais surtout un terrain de réflexion.

    Bien sûr, la première raison est que je ne connais strictement rien à la politique. Elle m'échappe complètement, à la fois par total désintérêt et par volonté d'échapper à son actualité, le plus souvent anxiogène, alarmiste, et pessimiste. L'ouvrage de Giuliano Da Empoli n'échappe pas à ce caractère glaçant de l'avenir; mais, la vulgarisation politique que l'auteur s'applique à infuser dans ses propos; par le biais de récits personnels, d'exemples concrets et d'un langage simple et accessible, parvient à tempérer ce pessimisme ambiant pour capter l'intérêt du lecteur jusqu'à la fin.

  Empoli, c'est d'abord un prophète qui offre des clés de compréhension sur les dynamiques et les enjeux responsables d'un nouvel ordre mondial; une réalité inquiétante où les principaux acteurs sont les géants de la tech, les dirigeants populistes et dont le mode opératoire privilégié semble être la force brute. Les prédateurs sont une galerie de personnages inquiétants tels que Donald Trump, Nayid Bukele, le président salvadorien, ou encore Mohammed Ben Salman, le prince héritier Saoudien, mais aussi les oligarques de la tech comme Elon Musk, le patron de Google Eric Schmidt, et le p.d.g d'OpenAI, Sam Altman. Tous comparés à un César Borgia (le modèle du Prince de Machiavel), ils représentent cette nouvelle génération d'hommes borgiens qui " ne trouvent de sens à leur vie que dans la lutte" et qui ouvrent la voie vers une " ère de violence sans limite", dominée par un rapport décomplexé avec la force et le pouvoir.

    Cette logique est ainsi expliquée par :

    - l'influence grandissante des puissances émergentes et illatérales sur la politique occidentale; un constat relevé par l'auteur que j'ai trouvé particulièrement intéressant. En effet, il souligne que pendant des décennies, le modèle occidental s'est diffusé à travers le monde, inspirant ainsi les dirigeants à l'appliquer dans leur propre système politique. Or cette dynamique s'est désormais inversée; les méthodes de Nayib Bukele ou de Mohammed Ben Salman, qui agissent sans respect aux principes de démocratie, de régles ou de connaissances structurées (au profit de l'instinct et de l'émotion), influencent largement l'Occident. Ce sont des hommes d'action qui n'hésitent pas à prendre des risques par la rapidité et la force; et qui, surtout, promettent de résoudre les vrais problèmes du peuple.

    - l'influence des oligarques de la tech dont l'ingérence politique marque la naissance d'un nouveau régime mené par la technologie et l'AI. Empoli montre combien ces hommes, qui ne connaissent aucune restriction de lois ou de droits, gouvernent les territoires afin de se débarrasser des anciennes élites politiques (y compris la démocratie) et surtout d'y déployer leur vision du futur. 

    Auto-proclamé scribe aztèque, Giuliano Da Empoli opère un pas de côté qui éloigne ses propos du prosélytisme politique. Il ne s'abaisse pas à un essentialisme facile où les prédateurs -  tous conservateurs, trumpistes ou national-populistes - sont relégués dans le camp des méchants et les démocrates dans celui des gentils. Au contraire, il s'efforce de reconnaître la responsabilité de chacun des partis.

  - face à la montée de l'autoritarisme et du "Facisme Tranquille" sur l'Occident (qui promet de régler les problèmes d'immigration, du coût de la vie et de criminalité), que répondent les démocrates ? "Règles, démocratie en péril, protection des minorités.. " négligeant ainsi de se préoccuper des réalités sociales et économiques qui frappent la majorité. 

- la responsabilité des démocrates sur l'ingérence des grands patrons de la Tech. Avec la réélection de Barack Obama - qui a ouvert la porte à Eric Schmidt, patron de Google - ils ont changé à jamais le visage de la politique et ont offert un espace d'influence pour des hommes tels que Elon Musk, Sam Altman ou encore Demis Hassabis (patron de DeepMind). 
    
Avec de nombreuses illustrations  tirées de son expérience personnelle au sein du sérail politique, Giuliano Da Empoli signe, pour moi, un ouvrage à la fois terrifiant mais surtout éclairant. Bien que je sois désinteressée de la politique, l'auteur est parvenu à me captiver, et surtout à m'éveiller sur un sujet désormais plus si abscons et que j'aurais presque souhaité, moins bref. J'ai adoré. 


    
  " Fascisme Tranquille " est une expression tirée de l'ouvrage de Jonathan Durand Folco : " Fascisme tranquille, Affronter la nouvelle vague autoritaire ". 
    

samedi 1 novembre 2025

Baignades - Andrée A. Michaud



   Les autrices québécoises ont la cote, cette année. Plus je les lis, plus je découvre des plumes, des artistes de la langue, des textes innovants, qui m'inspirent dans ma propre exploration de l'écriture. Andrée A. Michaud est, pour moi, une nouvelle et heureuse découverte, malgré plusieurs romans déjà parus et une réputation bien établie. (L'autrice a remporté deux fois le prix Rivage des libraires, ce qui est digne de mention).

    C'est là, je crois, que réside toute la force de ce roman. Dans l'écriture et dans le travail du langage. Car l'histoire de Baignades ne brille pas par son originalité : elle reflète quelque chose de l'ordre du déjà-vu et propose des codes, presque des tropes, du genre de l'horreur et du thriller. Une famille en vacances dont le séjour tourne au cauchemar. Une forêt hostile sous une pluie battante. La nuit épaisse comme unique témoin de l'horreur. Jusqu'ici, aucun de ces éléments ne se réclame d'une subversion des clichés; au contraire, l'autrice les utilise et explore leurs conséquences tragiques. Mais ce qui distingue Baignades de ses homologues est sa poétique. L'intrication de la composition de la phrase avec le choix du vocabulaire permet à la narration de s'élever sur cette singularité tant revendiquée. Car, oui, Andrée A. Michaud propose là quelque chose de neuf sur le terrain formel. Elle opère un certain charme sur la langue, rendant celle-ci si captivante qu'elle fut, pour moi, l'unique prétexte de ma lecture; la plume supplantant l'histoire qu'elle raconte.

    Or, il serait quelque peu fallacieux de prétendre que l'originalité de Baignades ne repose que sur son style. L'autrice va, en réalité, plus loin que ce que l'arc narratif du genre offre à ses lecteurs, en proposant une seconde partie au roman. En effet, la structure narrative d'un thriller est traditionnellement constituée d'une résolution, consistant à capturer le méchant ou à résoudre l'énigme; Andrée A. Michaud va, elle, au-delà de cet archétype. Elle explore et sonde les conséquences du drame sur ses victimes et sur celles, collatérales, des liens familiaux.

    Cette seconde partie se situe quatre ans plus tard, lors d'une réunion familiale, profondément marquée par le poids du drame, des secrets et des silences. À travers les yeux de Madeleine, la mère et grand-mère des victimes, le lecteur assiste à l'effritement, puis à l'éclatement du nœud familial. Se joue là " l'après ", les conséquences secondaires, l'a posteriori, souvent négligés par la narration : Andrée A.Michaud propose une résolution narrative introspective. Car cette seconde partie ne se contente pas d'explorer les enjeux d'une dynamique familiale profondément bouleversée, mais de montrer un autre visage de l'horreur. Au terme du récit - et sans trop vouloir divulgâcher la fin du roman - l'autrice révèle combien l'enchaînement des doutes, des certitudes ébranlées et des non-dits diabolisent la réalité; et conduisent, peut-être, au pire.

    Baignades est un roman d'horreur construit en deux temps. Un premier temps, rapide et rythmé sur une forme d'horreur plus active, extérieure, voire concrète dans sa représentation, et un second temps, plus lent, plus abstrait et axé sur l'introspection.

    Et en prélude à ses deux temporalités, à ses deux formes narratives, les lacs sont les instigateurs involontaires des drames; de baignades innocentes en famille jaillissent l'horrifique et l'angoisse.

jeudi 16 octobre 2025

Daddy Issues - Elizabeth Lemay

 



    Que j'aime ces rencontres littéraires, ces instants fugaces où l'on se perd au cœur d'un récit, d'une écriture ou d'un univers. Que j'aime ces moments là, où confinée dans mes divagations solitaires, l'âme du livre jaillit jusqu'à moi et m'inspire, me porte à vouloir écrire et à déposer avec fureur ce qui me submerge. Il insuffle quelque chose d'insondable, une atmosphère, une poétique, une permission; ce qu'il contient autorise à être et à oser.


Il y a tant de choses soumises à la critique. Tant de sujets, de réflexions, de sentiments passés au crible que, parfois, du moins pour moi, ils résistent à trouver leur légitimité sous la plume. Je me demande quelle place aura tel point de vue, et s'il la trouve, le romanesque qui le divulgue n'aura-t-il pas cette tonalité du sentimentalisme, cet excès d'affectuosité qui nuirait à sa justesse ? Ce sont des questions qui me troublent lorsque j'écris; et puis, telle une planche de salut, des romans comme Daddy Issues procurent l'assurance que, oui, tout à sa place. Tout peut-être raconté.


Daddy Issues est le récit d'un cliché, celui d'une femme, maîtresse d'un homme marié. Le stéréotype ne s'arrête pas là : elle est jeune, il est plus vieux qu'elle et il n'a ni l'intention de quitter sa femme ni l'envie d'afficher cette relation adultère. Tout ce qui joue entre eux repose sur l'attente et la sexualité; confinés dans une chambre, ils ne partagent rien d'autres que ces instants fugaces et désespérés. Ça et la littérature.


Elizabeth Lemay donne voix à la maîtresse, à cette autre qui se situe dans l'ombre et qui n'a de légitimité que dans le plaisir qu'elle donne; le roi, ainsi nommé par l'autrice, ne lui accorde que la jouissance qu'il en tire. Mais ce qui diffère, dans ce récit, est l'assentiment de la maîtresse à son destin, actrice consentante de cette relation asymétrique où, amoureuse, elle se donne sans exigence. Elle se soumet à cet amour unilatéral, pénible, et le capture dans toutes ses complexités et ses paradoxes, entre illusions romantiques et éclairs de lucidité. Car cette femme se révèle bien plus nuancée que le rôle de la pute ou de la fille sans père dans lequel la place le stéréotype; à travers ses lectures, Annie Ernaux, Hubert Aquin, Marguerite Duras, elle prend forme, s'epaissit, et atteste de son humanité. De son droit à exister dans cet amour agonisant et sans espoir.  


Au centre de ce témoignage tragique, la plume d'Elizabeth Lemay revitalise le récit par cette poétique dépouillée que j'aime tant. Pas d'effusion ni trop de sentimentalisme, et pourtant assez riche pour plonger au cœur des contorsions de l'âme, le style m'a porté et happé vers cet esthétisme de la narration qui rend l'inconcevable, l'incompréhensible et le tabou, acceptable. Et presque beau.


Et c'est là, aussi, que se situe mon amour de la littérature. Dans cette épreuve du récit qui touche et qui ose. Dans cette exploration intérieure qui n'est ni accusatrice ni insolente, juste qui s'éprouve sur le terrain de l'écriture et découvre sa légitimité à exister.



vendredi 10 octobre 2025

Samouraï - Fabrice Caro

 




    Parfois, lorsque je termine un livre, une seule envie me prend, celle de dire " Merci".

    Je m'imagine écrire à l'auteur un long message de remerciements, et lui dire que, même si son roman n'est pas l'œuvre du siècle, il m'a apporté une espèce de fulguration consolatoire, une parenthèse dans les contingences de mon existence. Là, je m'épancherais en de longues phrases, parfaitement élogieuses, afin d'exprimer mes impressions; enfin surtout celles de mon soulagement, parce que " Cher Monsieur Caro, vous m'avez fait rire, vous m'avez libéré des ancres ankylosées du quotidien".

    Voilà, je lui avouerais, sans pudeur, que dans ce monde où les éclats d'enchantement peinent à surgir, son livre en était un. Je lui dirais que je l'ai lu sans jamais me laisser distraire par mes pensées inquiètes, et qui s'invitent si souvent au milieu des histoires; et que c'est cette légèreté du récit, son humour aussi, son personnage surtout, qui les ont éloignés.

    Samouraï, c'est l'histoire d'Alan, un écrivain raté, qui vient d'être quitté par sa petite amie Lisa pour un universitaire spécialiste de Ronsard. " Tu veux pas écrire un roman sérieux ? " est le dernier conseil qu'elle lui a lancé, et depuis, Alan recherche ce fameux sujet "sérieux" en s'y plongeant avec la discipline d'un guerrier samouraï. Sauf qu'il doit s'occuper de la piscine de ses voisins partis en vacances, et qu'elle ne cesse de se troubler et d'être envahie par des notonectes. Sauf que son ami d'enfance se suicide; et c'est sans compter sur ses amis Jeanne et Florent qui décident de reprendre sa vie amoureuse en main.

    Alan, c'est Monsieur tout le monde. Derrière ce rôle d'anti-héros qui ne sait pas dire non, maladroit et gaffeur, angoissé par le syndrome du volontaire, se trouvent toutes les failles de l'Homme - avec un grand H, oui; parce qu'il n'y a rien, dans ce personnage, qu'une femme ne pourrait pas avoir elle-même ressenties. Car, même au plus près de ma féminité, j'ai trouvé des similitudes, des pensées partagées, des maladresses commises; et toute cette absurdité de la vie qui s'épanche dans le sillage d'Alan trouve écho à mes propres chemins de réflexion. Voilà, tout ce non-sens, les vies fantasmées, les vies cachées, les vies non-vécues, tout se joue là, dans ce roman, avec humour et délire.

    Alors, merci, Monsieur Caro. Quoi que l'on puisse penser de votre roman, en bien ou en mal, moi, j'y ai vu une esthétique de l'humain certes médiocre, mais pas mauvais, élevée sur les rangs de la normalité et de l'humour. Merci de m'avoir offert cette pause hors du temps, une pause composée enfin de sourires et de rires, alors que s'épanchent, autour de moi, les traces de la vraie médiocrité : la méchanceté.

samedi 4 octobre 2025

Martine à la plage - Simon Boulerice

 



    Voilà un roman au contenu intéressant puisqu'il propose une prise en main singulière de la lecture en mêlant le texte à l'image. Je ne parle ici ni de bande-dessinée ni de roman graphique, mais d'un format hybride où l'espace de la page est le lieu d'un dialogue entre narration calligraphiée et narration imagée. S'y entremêlent, jeu typographique - gras, italique, choix de polices variés - jeu de la forme narrative - théâtre, narration homodiégétique, voix off et omnisciente - et jeu de la composition - illustration et mise en page - dans un ensemble dynamique et plutôt rafraîchissant.

Car oui, ce format insolite change le rythme et les habitudes, et propose quelque chose de neuf sur le terrain de la lecture. Le hic, c'est qu'il expose l'œuvre à une double exigence critique; et là où mon indulgence de lectrice profite au roman, mon expérience d'illustratrice, elle, porte un regard plus sévère.

Mais, parlons d'abord du texte de Simon Boulerice. Martine à la plage, dès le départ, m'a fait penser à la série d'albums des Martine, bien connue des enfants, et qui met en scène les aventures d'une jeune fille parfaite et plutôt lisse. En contraste, l'ouvrage de Simon Boulerice, raconte l'histoire d'une adolescente livrée à elle-même et qui tombe folle amoureuse de son voisin Gilbert, un optomètriste albinos. Loin de son homonyme belge, cette Martine-là bascule dans l'obsession, voit des fantômes dans l'angle de ses lunettes; et sans se départir de sa folie, à la fois naïve et fantasque, se révèle plutôt cruelle et choquante. Il est donc question d'une description de l'adolescence dans sa pleine férocité, crue, parfois pathétique; non sans s'exprimer dans une plume qui mêle austérité et excentricité. J'ai retrouvé, chez Simon Boulerice, cette sobriété de la langue que j'affectionne tant, ni trop clinique, ni trop sentimentaliste, tout en étant agrémenté d'une tonalité réaliste, surfant entre le rire et le drame.

Si j'ai été séduite par ce court roman, les illustrations, en revanche, n'ont pas su autant me charmer. Luc Paradis a un style "faussement maladroit" - en rupture, sans doute, avec l'imagerie parfaite des Martine - et propose un crayonné qui semble calqué : la ligne paraît reproduire les contours d'images déjà existantes. La maladresse revendiquée, quant à elle, se trouve moins dans les erreurs d'anatomie - en particulier sur les visages- que dans la naïveté du trait : il y a dans le style de Luc Paradis quelque chose du réalisme et de l'enfantin; un mélange antinomique qui heurte parfois l'oeil.

Au-delà du constat que les illustrations apportent une expérience visuelle franchement intéressante et qui n'est pas pour me déplaire, elles peinent, je crois, à rendre justice au roman de Simon Boulerice. Certaines d'entre elles - et ici je pense à une reproduction fidèle du plan du réseau de la STM (métro de Montréal) - ne reflètent pas toute la complexité et la profondeur psychologique de l'œuvre. Se joue dans Martine à la plage les nombreuses intrications de l'adolescence, et si en surface le style de Luc Paradis évoque bien cette transition complexe entre l'enfance et le monde adulte, il ne montre pas tout à fait la cruauté, l'obsession et parfois, la violence, qui la caractérise.

Martine à la plage est un roman sur l'adolescence destiné aux adultes. Les illustrations, elles, m'ont en réalité donné la vague impression, obsédante comme une épine dans le pied, d'avoir affaire à un roman destiné aux enfants.


jeudi 2 octobre 2025

L'ombre de la baleine - Camilla Grebe

 



    Il fut un temps, lointain me semble-t-il, où ma passion littéraire ne jurait que par les polars, les thrillers et les romans noirs. Le contenu de ma bibliothèque témoignant de cette période frénétique, les romans de Lehane, Ellroy, Ellory et Westlake remplissent mes étagères, avec, en tête de proue, Le poète de John Connolly. À cette époque, j'avais la fascination du Mal qui, si loin de ma réalité, se confondait dans la nécessité de trouver un éclaircissement à sa nature - si ce n'est de comprendre les motifs de son existence - ; et j'avalais donc ces romans comme on avale les séries True Crimes. 

    J'aimais surtout l'introspection psychologique qui sous-tendait l'enquête; l'explication du Mal se parait des troubles de l'âme, des passés traumatiques et des folies soudaines dont je me nourrissais, avec, je l'avoue, une certaine jubilation. Car, il n'y avait rien de plus grisant, en réalité, que l'énigme de la psychée, une enquête plus profonde que la recherche d'un coupable. 

    Mais à force de lecture, ces romans se mirent bientôt à tous se ressembler; et mon itinéraire de lectrice se caractérisant par des vagues finissant par se tarir, j'avais cessé de m'y intéresser. Jusqu'à ce que mon club de lecture me suggère L'ombre de la baleine de Camilla Grebe. 

     Ce roman joue sur plusieurs points de vue en donnant voix à trois narrateurs : celle du policier Manfred, dont la fille est hospitalisée, celle de Pernilla, mère célibataire soumise à sa congrégation, et celle de son fils Samuel. Cet adolescent rebelle, au parcours troublé, trouve refuge sur une île isolée, embauché par Rachel afin de veiller sur son fils Jonas, plongé dans le coma. Et alors qu'il tente d'échapper aux trafiquants qui le traquent, sa mère Pernilla part à sa recherche, tandis que le tandem de flics, composé de Manfred et de Malin, repêche des cadavres de jeunes hommes sur les côtes de l'archipel de Stockholm. 

     Ce polar nordique n'échappe pas aux codes de son genre. Si l'angoisse oppressante des grands espaces, du froid et des nuits polaires, la tonalité austère et sombre propre à son exotisme, sont moins manifestes que celles dépeintes chez d'autres de ses pairs, la critique sociale est, au contraire, bien présente. La prise de conscience sur les phénomènes sociaux - trait particulier aux polars nordiques - se manifeste avec une certaine lucidité critique : Camilla Grebe, par le truchement de ses héros, questionne les dérives d'Internet et des réseaux sociaux. Un chapitre est consacré à une théorie sur le narcissisme, quelque peu interessante puisqu'elle montre combien le système de likes change notre vision du monde; quand d'autres se limitent à des allusions critiques : voyeurisme, fraude, dictature de l'apparence, fake news. 

    Je n'ai certes pas retrouvé l'enthousiasme de mes premiers émois littéraires du genre. La psychologie, analysée par le prisme des médias et des réseaux sociaux, est intéressante mais manque, selon moi, de la profondeur trouble et sombre de l'âme. Le Mal, ici, est aussi illusoire que la superficialité des selfies et des likes; et si l'autrice l'agrémente de motifs religieux, il ne s'inscrit pas dans la polarisation du Mal pur : il est la victime d'un monde futile et frivole. 

    Un Mal de surface et non d'abîme. 




mardi 16 septembre 2025

Avenue des mystères - John Irving

 




    Il y a des auteurs, comme John Irving, très connus, très médiatisés, que l'on découvre sur le tard; si tard que sa bibliographie nous échappe et qui, lorsque l'on appréhende enfin son œuvre, se découvre avec son titre le moins bien noté. Et c'est ce qui m'est arrivé avec Avenue des mystères, même si tout cela n'est, en partie, que le fruit du hasard. 

    Parce que j'ai toujours éprouvé une curiosité inexpliquée pour la religion, j'ai été attiré par ce titre dans lequel s'opposent deux statues de Vierges ennemies, l'une blanche, la Vierge Marie, l'autre noire, la Vierge de Guadalupe.

    Parce que j'ai développé une récente affinité pour l'Amérique du Sud, j'ai été attiré par ce titre aux couleurs mexicaines, par les promesses de la ville d'Oaxaca et du pèlerinage littéraire au cœur d'une culture qui m'est mystérieuse - et captivante. 

    Et enfin, attirée par l'histoire, qui retrace celle de Juan Diego, un écrivain américain célèbre, qui se rend à Manille pour honorer une vieille promesse. Entre deux ingurgitations de bêtabloquants et de Viagra, ce héros vieillissant et infirme poursuit un voyage entre réminescences oniriques de son enfance et pérégrinations réelles, du Japon aux Philippines. Au cœur de son odyssée, s'ajoutent des personnages déjantés, une mère et sa fille nymphomanes, un jésuite pratiquant l'auto-flagellation, une sœur qui lit dans les pensées, et surtout beaucoup de chiens. 

    Mais - et malgré ces ingrédients prometteurs - Avenue des mystères s'essouffle rapidement. Il s'étire et se charge, sans rien apporter à la résolution de l'intrigue que l'éclairage du surnaturel; une magie un peu baroque pour justifier ces manques. Non pas que cet argumentaire soit une critique, au contraire, le réalisme magique a toujours de quoi ravir mon imaginaire. Mais ici, il s'éparpille dans un grand bric-à-brac composé de fantômes, de rêves, de presciences et de miracles; sans rien n'apporter de plus que sa saveur surréaliste et poétique dans un récit inutilement long, cacophonique et parfois confus.

    Cependant, dans cet imbroglio où le temps de la narration est fragmenté, parfois enchevetré, entre le passé du héros et son présent, le talent de conteur de John Irving se décèle. Car un tel auteur ne jouit pas de notoriété pour rien : même dans Avenue des mystères, le style, l'art de la narration, l'originalité sont indéniablement là. Si ma lecture s'est vue parasiter par l'essoufflement et l'incompréhension, je ne peux nier que l'écriture, en elle-même, empoigne le lecteur. Car, oui, elle embarque. Non pas seulement par sa fluidité et sa prise en main accessible, mais par sa manière de raconter. Malgré les alternances d'une histoire à l'autre, les digressions didactiques sur les cas de rage chez les lions ou sur la religion, John Irving sait manier le récit et propose une incursion singulière dans son imaginaire. 

    J'ai aimé tout en ne l'ayant pas aimé. Ce roman -qui n'est pas le plus abouti du corpus de John Irving selon les critiques - flirte entre le raté et le brillant; car dans ce qui ne marche et n'atteint pas, s'entrevoit la qualité de l'écriture et la richesse de l'univers. 

    En gros, mon raté à moi, c'est d'avoir découvert John Irving par le mauvais titre.