Je vais rédiger, ici, une réflexion et une analyse sur cet ouvrage proposé par le club de lecture. Je crois qu'il me faut d'abord passer par cette étape de l'écriture afin de mieux cerner mes idées et mes opinions.
Le vacarme des possibles, autofiction québécoise de Valérie Chevalier, retrace la vie amoureuse et mouvementée d'une jeune femme. Rédigée sous la forme du journal intime, son histoire se développe au gré d'entrées, de récits lyriques, de poèmes et de dessins à la ligne élégante. Tous les ingrédients sont réunis pour proposer une expérience de lecture différente. En effet, il me semble, dés le début de ma lecture, que l'autrice s'éloigne des motifs codifiés de la romance et ancre davantage son récit dans le réel : échecs et illusions de l'amour, ruptures à répétition, complexité des relations à deux, liens et attentes fragilisés. La plume, quant à elle, porte les promesses d'échapper à la pauvreté sémantique de la rhétorique amoureuse en se révélant à la fois poétique et substantielle.
Or, ces promesses se rompent rapidement et le récit tombe dans le sentimentalisme. L'autrice s'enfonce dans un pathos systématique, usant à l'excès des procédés littéraires qui plongent son texte dans une lecture, malheureusement, indigeste :
- Le Pathetic Fallacy - le Sophisme Pathétique : (figure de style - John Ruskin) Les émotions de la narratrice sont abondamment attribuées à la nature. Il neige lorsque son cœur se glace. Le souvenir d'un amant s'efface comme les pas sur la plage, emportés par le ressac des vagues. Son cœur s'étiole telles les feuilles des arbres en automne. Toutes les entrées, ou presque, de son journal sont introduites par cette corrélation entre la météo et l'humeur. L'environnement n'est pas un espace réel, mais l'extension de ses sentiments, utilisé pour dramatiser l'état mental et l'expérience de la narratrice.
- Le Pathetic Fallacy - le Sophisme Pathétique : (figure de style - John Ruskin) Les émotions de la narratrice sont abondamment attribuées à la nature. Il neige lorsque son cœur se glace. Le souvenir d'un amant s'efface comme les pas sur la plage, emportés par le ressac des vagues. Son cœur s'étiole telles les feuilles des arbres en automne. Toutes les entrées, ou presque, de son journal sont introduites par cette corrélation entre la météo et l'humeur. L'environnement n'est pas un espace réel, mais l'extension de ses sentiments, utilisé pour dramatiser l'état mental et l'expérience de la narratrice.
- Le recours à l'emphase : La plume se pare d'une accumulation d'adjectifs et d'adverbes mélodramatiques. Le lyrisme est omniprésent, répété et tombe parfois même dans la "pseudo-profondeur". En effet, Valérie Chevalier tente de créer des résonnances poétiques là où il n'y a que des observations arbitraires. Comme dans ce passage, où la narratrice évoque le temps passé dans l'appartement qu'elle a sous-loué en attendant de déménager dans le sien :
" 7 mois pour une période temporaire, c'est paradoxalement beaucoup. C'est peut-être pour cette raison que cet adjectif, malgré tout son sens, est aussi long. T E M P O R A I R E. C'est amusant, quand on y pense, il possède une lettre de plus que P E R M A N E N T . "
L'autrice tente de créer un effet poétique, en comparant la longueur du mot " Temporaire" à celui de son contraire " Permanent" afin d'évoquer le temps qui passe. Cependant, l'analogie sonne creuse. Il n'y a, en effet, aucun rapport entre la longueur du mot et la durée de son concept; de plus, la profondeur d'un sentiment ou la durée d'une épreuve ne se mesure pas au nombre de caractères d'un adjectif. En cherchant à donner une dimension métaphysique à son observation, Valérie Chevalier tombe dans la complaisance poétique : elle force le lecteur à admirer une finesse de l'esprit qui sonne faux. On pourrait être tenté d'y voir une forme de sensibilité subtile, une manière d'illustrer le temps qui passe par un détail insignifiant. Si la littérature doit être qu'une observation de surface, encore faut-il que l'analogie soit juste et logique.
- Les dissonances narratives : Certains passages prêtent à sourire tant le décalage entre le discours et la forme est flagrant. Ce poème, par exemple, refuse le monologue amoureux alors que tout le livre est construit sur le journal intime (par définition : un monologue) centré sur les seuls sentiments de la narratrice :
quels sont tes sentiments ?
les miens hurlent
ton coeur chuchote
un monologue de l'amour
ne m'intéresse pas
Ou encore ce passage où la narratrice s'étonne de la légèreté de son journal intime :
Je regarde avec appréhension les trois pages restantes à ce cahier. Trois petites pages. Un carnet ne devrait jamais être témoin de deux peines d'amour. Comment se fait-il qu'il ne soit pas plus lourd, alors qu'il contient tant de larmes ?
Le commentaire prête à sourire. L'autrice ne semble pas réaliser que l'excès de pathos a tant rendu l'objet de la lecture pesant que je me suis moi-même entendue lui répondre qu'il était déjà bien assez lourd ainsi.
Aux dissonances, s'ajoute le cliché sexiste qui jure avec le portrait de la narratrice (indépendante, carriériste, liberée sexuellement, etc) :
j'aurais pu être dotée d'une étiquette
" TRÈS FRAGILE. MANIPULER AVEC DÉLICATESSE."
mais est-ce vraiment nécessaire
de le mentionner chaque fois
je suis une femme
point
La prémisse que les femmes sont intrinsèquement fragiles scelle ici la vulnérabilité féminine dans le diagnostic identitaire. La femme peut-être fragile autant qu'elle peut être résiliente, complexe, et le plus souvent d'une force remarquable - néamnoins, l'injonction implicite de " manipuler avec soin " une femme sous prétexte de son sexe est agacante : elle dédouane de toute responsabilité individuelle. Plus encore, la métaphore est douteuse : la femme fragile n'est-elle qu'un objet de manutention, dénuée de volonté propre et destinée à être déplacé ? La psychologie de la femme fragile doit-elle être réduite à un banal colis d'Amazon ?
Si l'autrice avait revendiqué cette fragilité comme un trait de caractère passager (ce qui aurait été logique après deux ruptures douloureuses), le poème n'aurait pas fait mouche et se serait inscrit dans une logique narrative. Or, le point, entendons point final, fait ici acte d'autorité et ferme la porte aux nuances : l'interrogation sur la vulnérabilité féminine devient une vérité rigide et absolue.
Je n'ai rien contre la romance, ni contre la légèreté d'une histoire. Pour moi, elles ont leur place dans l'économie de la littérature. Mais j'ai tout contre l'artifice qui se fait passer pour de la profondeur, tout contre les discours dogmatiques, tout contre les plumes qui s'écoutent écrire. En voulant parler de sentiments, l'autrice étouffe Le vacarme des possibles dans le lyrisme et la discordance.