Avril : mois du polar, du thriller et du roman noir à mon club de lecture. Jusqu'ici enthousiaste et curieuse des suggestions littéraires, j'avoue avoir été réticente à me plonger dans un genre dont il me semble avoir fait le tour. Réticente, car un peu lasse des structures narratives mille fois lues et relues; épuisée par les tropes, éreintée par les psychologies psychopathiques tant reprisées qu'elles n'effraient ni ne surprennent plus; et que dire de mon désabusement devant l'éternel détective bourru, son passé d'alcoolique et son statut d'ex-flic ? Bref, autant de motifs codifiés qui, à mes yeux, ne recèlent plus le moindre mystère. Car là se situe l'essence de ma lassitude : l'intérêt du genre - tous sous-genres confondus - repose en partie sur sa résolution, ce climax de l'attente, ce moment de tension enfin assouvie, et qui, face à la redondance des schémas narratifs, s'essouffle et perd de son intensité. La révélation, alors, n'est plus un choc. À la lecture, elle s'anticipe. Elle confirme même les prédictions. Et lorsqu'elle atteint l'épilogue, l'espace de sa détonation, je n'éprouve rien sauf une vague sensation de déjà-vu, un dégonflement. Or, on le sait, le genre ne repose pas que sur sa conclusion mais aussi sur son trajet. Les chefs-d'œuvre, Mystic River, L.A Confidential, ne s'appréhendent pas comme de simples mécanismes de surprise et ne sont pas réduits à leurs fins détonantes. Il suffit de les lire pour comprendre qu'il s'agit d'abord de leur épaisseur et de la richesse de leur écriture; et c'est là que Silentium ! de Wolf Haas a, non pas suscité la surprise mais bien déjoué mon ennui. Sans rien proposer de neuf sur le terrain narratif ni même sur la résolution de l'intrigue, il brille cependant par son audace formelle. Haas joue avec la langue, il la maltraite, il la tord et prend le lecteur à partie. Son narrateur, un " je" sans identité, est bavard. Il digresse, il pontifie; et là où les intrigues policières cherchent à creuser dans les preuves matérielles, l'ADN et les indices, il creuse dans la philosophie et s'en amuse :
" - D'un point de vue logique, l'innocence n'existe pas. On ne peut pas la prouver puisqu'il s'agit d'un concept négatif. Théoriquement, vous pouvez seulement prouver sa culpabilité.
- Mais je peux prouver l'existence de l'innocence.
- [...]
- L'innocence est un concept négatif, expliqua la veuve. En fait, il est sous-tendu par un autre concept, celui de la non-culpabilité. Et d'un point de vue purement théorique, on ne peut pas prouver la non-culpabilité". "
L'imprévisibilité, l'anti-ennui, se sont joués ici, dans cet échange entre le détective Brenner et la femme de la victime. Haas m'a engagé sur le terrain de la logique formelle, m'a forcé à réfléchir, à me tirer les cheveux. " Prouver l'existence de l'innocence" , c'est l'absurdité camouflée dans la structure du raisonnement. Vouloir donner une réalité tangible à ce qui n'est, par définition, qu'une absence, faire de l'innocence une présence, une preuve, alors qu'elle n'existe que dans la négation de la culpabilité, qu'elle est impossible à prouver, c'est jouer avec l'intellect du lecteur. Silentium ! ne m'a pas laissé de fortes impressions sur le plan de l'intrigue. Mais ce sont ces passages, ces courts entractes, qui ont marqué ma lecture. Ils auraient pu m'échapper, disparaître au profit du récit, noyés par ma soif de lire; et cela aurait été regrettable, car c'est là que réside tout l'intérêt du roman. Dans le plaisir que j'ai à décortiquer les idées. Dans la satisfaction éprouvée à me sentir défier sur le plan intellectuel. L'auteur n'a-t-il pas tout gagné s'il savait le temps passé à me triturer le cerveau ? À relire en boucle ce passage ?
- " La veille du jour où il a été assassiné, mon mari clamait que certains avaient des gestes inconvenants au Marianum, et qu'il avait des preuves. La police n'en a tenu aucun compte.
- Des gestes inconvenants ? dit Brenner en fronçant le sourcil. N'est-ce pas là à nouveau un concept négatif impossible à prouver ?
- Alors, dites pédophilie, si " gestes inconvenants" vous paraît une négation.
- Tiens, vous avez fait disparaître la négation".
La suite montre le jeu sémantique et l'ironie tapie dans l'exercice du style. Haas joue avec le langage, révèle la réalité crue derrière les concepts polis. Là où le traditionnel détective résout le mystère en trouvant des preuves tangibles, Brenner, l'ex-flic bourru, éclaircit le sien en supprimant les négations du langage. La suite du roman le prouve. Car, il n'y a pas que des preuves matérielles, mais bien des mots altérés par un défaut de prononciation (auteur\odeur), des homonymes (Petting (caresse affectueuse)\Petting (commune en Haute-Bavière)),des paronomases (Hygiène\Hyène), des calembours onomastiques (Dr.Phil.Guth\Dr Feelgood), autant de jeux de langage qui constituent, à eux seuls, les véritables indices de l'investigation et le climax du dénouement.
L'humour, à son tour, s'installe dans cette plume espiègle, parfois cynique. Un homme, ancien Mr Météo, se suicide dans une douche commune, et un personnage d'expliquer son geste :
- " Il voulait se pendre dans un endroit où il pouvait décider lui-même de la pluie et du beau temps".
Là aussi, par le biais du langage, Haas transforme le tragique en une pirouette sémantique : l'expression idiomatique " faire la pluie et le beau temps" (qui signifie " avoir tout pouvoir") est détournée en un objet concret et mortel. Le robinet est le pouvoir de décision. La douche, la pluie et le beau temps, son absence, sa négation, mais surtout sa fin.
Silentium ! contient son lot de motifs codifiés, soyons honnête. En cela, il s'inscrit dans son genre et ne déroge pas à sa structure narrative. Mais, c'est bien la langue, son jeu et son cynisme qui insufflent au roman tout son piment. Une belle femme rousse dont l'identité se réduit à l'euphémisme " incendie de forêt". Des gouttes de sang ? Des entrées pour dresser un inventaire. Tant d'éléments qu'ils me seraient impossibles de nommer sans saturer moi-même mon texte et qui n'apporterait rien, sauf créer de l'ennui.
Alors, j'arrête ici, dans cet épilogue qui n'a rien, lui aussi, d'un apogée.
HAAS, Wolf, 1999, Silentium ! , Paris, Éditions Payot & Rivages, coll. Rivages\Noir, 214 p.
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