Dans À douze pieds de Mark Twain, VLB propose un essai biographique sur l'auteur éponyme, l'inscrivant ainsi dans la vaste fresque qu'il consacre aux grandes figures de la littérature occidentale. Mark Twain prend donc place aux côtés de Kerouac, Hugo ou encore Melville dans ce monumental panthéon. Si VLB n'ignore rien du prestige des Aventures de Tom Sawyer ou de Huckleberry Finn dans l'histoire de la littérature, c'est surtout l'homme et sa voix qui ont exercé sur lui une influence majeure. La biographie se fait alors autobiographie; l'auteur calque sa propre existence sur celle de Mark Twain, tisse des parallèles, s'empare de ses propos comme tremplin pour ses propres réflexions.
Le récit souffre parfois de répétitions, de phrasés un peu trop prolixes, mais l'humour et l'art du récit prennent rapidement le pas sur ses petites lourdeurs. VLB est drôle, vivant. Il ponctue son texte de ce qu'il appelle ses " cabotineries"; une forme de théâtralité et d'érudition fantaisiste. Le mot " hénaurme" par exemple, - popularisé par Flaubert pour caractériser le caractère grotesque et démesuré de quelque chose - surgit pour décrire la volonté de puissance de Mark Twain. L'auteur brise le fil de la narration par des apparitions paratextuelles : en isolant en haut de page une remarque comme "maintes prend un S aussi", il transforme une simple correction grammaticale en un jeu ludique. La structure narrative devient elle-même le lieu d'une mise en scène où la biographie s'affranchit de la chronologie. Les pages se parent de photos et d'illustrations; un portrait de Nikola Tesla, une photographie d'une fracassante décharge électrique, surgissent ainsi au milieu du texte sans que jamais l'auteur ne fasse mention du célèbre savant, et force le lecteur à créer un lien entre le génie de ce dernier et celui de Twain.
Aux " cabotineries" de VLB s'ajoutent celles, subtiles et drôles, de Mark Twain dont je ne peux résister à partager un extrait. Ce dernier aime se payer "une pinte de bon sang " au dépens des ses correspondants les plus maladroits. À l'un deux, il répondit :
" En effet, Agassiz recommande aux auteurs de manger du poisson, comme contenant du phosphore, qui est avantageux pour le cerveau. Mais je ne puis vous donner aucune indication sur la quantité qui vous est nécessaire, du moins aucune indication précise. Si l'ouvrage que vous m'avez envoyé comme spécimen représente ce que vous faites habituellement, je pense que peut-être une couple de baleines serait pour le moment tout ce qu'il vous faut. Pas de la grand espèce. Mais simplement des baleines de bonne dimension moyenne".
On comprend pourquoi VLB s'est pris de passion pour Mark Twain : ils partagent le même goût de l'irrévérence et de l'ironie. En effet, Twain pousse ici le sarcasme en convoquant la figure de l'éminent géologue Louis Agassiz sous couvert d'une recommandation nutritionnelle absurde : la consommation de baleine pour pallier une carence intellectuelle. Mais lorsque l'on sait qu'une baleine est un mammifère et non un poisson, la cabotinerie chère à VLB prend tout son sens : c'est l'intelligence qui s'amuse à piéger la bétise sur son propre terrain.
À ma lecture s'ajoute néanmoins un unique regret; celui d'un discours sur l'écriture bien trop bref. Quelques passages, en effet, s'attardent sur le lien qu'exercent les auteurs avec leur art : l'expression d'une pulsion, des livres qui se refusent parfois à être écrits ou encore le processus de création qui exige une attention particulière au premier paragraphe pour garantir le succès de l'œuvre. " Il est essentiel de partir du bon pied" dit Mark Twain car " ce qu'il importe de réussir est l'écriture du premier paragraphe car c'est lui qui va donner tout son rythme, toute sa sonorité et tout son mouvement à l'oeuvre en devenir ". Un conseil qui m'est apparu si perspicace et si utile, qu'il a fait naître en moi le désir d'en lire davantage. Et le regret qu'il ne franchisse pas tout à fait ce cap.
Avec ce regret s'en installe un autre, celui de ne pas voir VLB réagir sur l'autonomie intellectuelle citée en introduction. Qu'aurait-il dit sur cette injonction de Mark Twain à l'esprit critique ? Et s'il a été, un jour, influencé par elle, comment l'aura-t-il incorporée dans son propre processus créatif ? Certes, en lisant VLB, on comprend que son esprit critique réside d'abord dans l'acte d'écriture, dans son sarcasme et son humour, mais il me plaît à fantasmer sur la manière dont il aurait pu appréhender cette invitation à la réflexion individuelle.
Mais peut-être la réponse se trouve-t-elle déjà là, nichée au cœur du texte ? Peut-être que, n'étant pas moi-même de l'espèce des "cabotins", n'ai-je pas su débusquer une de ses brillantes subtilités ? Je terminerai néanmoins avec l'une d'entres elles, soupçonnant qu'il y ait là, quelque réponse ironique de Mark Twain à la résistance de la pensée critique :
" Dans notre pays, nous jouissons de trois choses parmi les plus précieuses qui soient : la liberté de parole, la liberté de conscience, et la grande prudence de ne pas les exercer".
BEAULIEU, Victor-Lévy, 2016, À douze pieds de Mark Twain, Paroisse Notre-Dame-des-Neiges, Éditions Trois-Pistoles, 380 p.
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