dimanche 10 mai 2026

Le Grand Monde - Pierre Lemaitre

 



    De l'œuvre de Pierre Lemaitre, grand auteur français populaire et maintes fois récompensé, je ne connaissais que Au revoir là-haut, roman picaresque de l'après-guerre de 14-18. Un ouvrage salué du Prix Goncourt 2013, découvert tardivement mais lu avec enthousiasme. À l'époque, séduite par la plume rapide et généreuse, j'avais été happée par le contexte historique, le souffle romanesque et la tension narrative qui jouait avec habileté des rebondissements. Cette lecture m'avait laissé une impression de grande réussite littéraire : par l'intrication d'un style familier avec une perspective historique, l'auteur était parvenu à rendre limpide un sujet qui me semblait hermétique pour la néophyte que j'étais. Indiscutablement, je voyais, dans cette œuvre, une plongée magistrale dans un monde obscur facilité par la lumière de la langue et de la narration. 


    Ainsi, lorsque mon club de lecture proposa Pierre Lemaitre pour le mois de mai, j'avais hâte de le retrouver et de plonger à nouveau dans son univers. Le Grand Monde, choisi au hasard, s'est d'abord imposé comme un gros "coup de chance" : premier opus d'une fresque romanesque consacrée aux Trente Glorieuses, ce récit est une introduction essentielle au contexte historique, aux fondations narratives et à l'installation des personnages, qui, si j'avais choisi le second ou le dernier tome au grés de mes impulsions capricieuses, m'aurait incontestablement perdue. Un coup double, en réalité, puisque sans la lecture de Au revoir là-haut, l'un des dénouements principaux du Grand Monde aurait perdu de son effet de surprise qui sous-tend l'art du rebondissement propre à Lemaitre. Je réalise ici à quel point il est essentiel de s'informer du corpus littéraire d'un auteur avant de s'y plonger au hasard. 


    Le Grand Monde installe son récit dans les années des Trentes Glorieuses, de 1945 à 1948, une période marquée par une forte croissance économique, le plein emploi et une explosion du pouvoir d'achat. L'Europe est en reconstruction, et ce passage entre l'ordre ancien et le nouveau s'effectue sur un fond de déclin colonialiste, à l'heure où l'empire colonial français s'effrite en Indochine. C'est sur cette toile de fond que se déroule le récit, de Beyrouth à Paris jusqu'à Saigon. On y suit les aventures des quatre enfants de la famille Pelletier, riche propriétaire d'une savonnerie à Beyrouth, au coeur d'une intrigue articulée autour de deux enquêtes parallèles : le meurtre sauvage d'une vedette de cinéma à Paris et un trafic financier à grande échelle à Saïgon. En pleine Guerre d'Indochine qui oppose l'Union Française au Viêt Minh (organisation politique indépendantiste et paramilitaire vietnamienne) Étienne, cadet de la famille Pelletier, part à Saïgon à la recherche de son amant, légionnaire disparu dans la zone d'opération de la Plaine des Joncs. Employé à l'Agence des Monnaies, il sera à la fois témoin et agent d'une fraude massive liée à des transferts de fonds vers la France, un scandale financier connu sous le nom de " l'affaire des piastres". À Paris, son frère François, journaliste aux faits divers au "Journal du Soir", investigue sur une affaire criminelle aux multiples rebondissements, tandis que l'aîné Jean, dit Bouboule, homme mou et sous la coupe de sa femme Geneviève, monte un commerce de tissus avec des méthodes quelque peu déloyales. Leur jeune sœur Hélène, seule à Beyrouth et livrée au climat parental dont elle veut à tout prix s'émanciper, les y rejoint.  


    Le Grand Monde est un récit riche et foisonnant de dénouements, alimenté par une plume rapide et rythmée qui ne s'embarrasse pas de longues descriptions. Un style qui, pourtant loin de me déplaire, n'a malheureusement pas eu l'effet escompté : à plusieurs reprises, je me suis surprise à m'ennuyer. L'accumulation des péripéties, destinée à stimuler la lecture et donc à l'empêcher de tomber dans la fastidiosité, m'est apparue céder à la surenchère d'actions - dont la plupart ne contribuaient pas davantage aux intrigues principales - et qui ne semblaient n'être là que par souci de remplissage. Je comprends que Le Grand Monde s'inscrit dans le roman-feuilleton ( genre caractérisé par les rebondissements fréquents et une intrigue à suspense ) et que son rôle de premier volume impose de placer les fondations et les germes des intrigues des tomes suivants. Cependant, cette accumulation s'est paradoxalement éprouvée dans une lecture perçue inutilement longue. En multipliant les événements, Lemaitre réduit l'espace dédié à la psychologie des personnages et aux moments marqués par le silence, les pauses et les nuances. Je n'ai donc pas pu apprécier le roman faute d'une intrigue insuffisamment organique pour m'immerger et de personnages trop peu incarnés pour m'y attacher. Malgré un contexte historique passionnant (en particulier le trafic de piastres en Indochine), s'est installé dans ma lecture une distance à la fois intellectuelle et émotionnelle, où la main de l'auteur s'est fait ressentir. En forçant le destin de ses personnages et en accumulant les rebondissements, Lemaitre tend davantage vers la narration cinématographique d'un film d'action que vers une atmosphère forte en émotions, en sensorialité ou en introspection. Même si l'auteur revendique un ton distancé (dans la truculence et l'ironie) ainsi qu'une économie de la phrase et du verbe, Au revoir là-haut me paraît bien plus chargé des profondeurs humaines, des sensations et des odeurs, de l'impact historique, émotionnel, scandaleux, des malversations opérées sur les cadavres des soldats de la Grande Guerre. Dans Le Grand Monde, la marque de l'Histoire sur les êtres, les rouages de ces destins soumis à ces mouvements incontrôlables, la plume qui les porte avec factualité, jamais poétisée mais toujours juste et profondément esthétique, m'ont manqué. On pourrait m'objecter que Le Grand Monde embrasse les codes du roman-feuilleton et que l'émotion se substitue justement au profit de l'action pour porter un regard critique sur l'Histoire, mais en tissant des liens avec Au revoir là-haut, Lemaitre invite à une continuité que le genre finit par trahir. N'est-il donc pas légitime de se sentir déçu de ne pas retrouver la même épaisseur émotionnelle qu'à la lecture de Au revoir là-haut ? Je ne conteste pas le droit de l'auteur à changer de genre mais je déplore son infidélité au relief et à l'intensité portés par un roman que j'ai adoré. 

 

Sur le terrain historique, le roman me semble tomber dans une certaine désinvolture: l'histoire de Raymond, par exemple, ce légionnaire torturé par le Viêt Minh, est réduit à un banal prétexte narratif. La Guerre d'Indochine dépeinte par l'auteur montre assez peu l'extrême brutalité, les tortures, les massacres de civils, de l'un des conflits de décolonisation les plus violents du XXe siècle. À son tour, les Trente Glorieuses est assez peu explorée : est évoquée, le temps d'un chapitre, la manifestation violente du 11 novembre 1948 - une lutte des classes marquée par la grève des mineurs et les tensions de la Guerre Froide. Là encore, cet épisode ne semble n'être qu'un prétexte pour accentuer la tension amoureuse entre François et la jeune Nine (voire pour introduire un énième dénouement dont on peut contester l'utilité) plutôt qu'un argument pour mesurer sa véritable profondeur politique. On pourrait objecter qu’il ne s’agit que du premier volet d’une tétralogie et que les Trente Glorieuses dispose encore de trois volumes pour se déployer; mais il ne s'agit pas ici de l'absence de son approfondissement mais bien de son manque de gravité : Le Grand Monde n'est pas une fresque historique mais d'abord une saga familiale conventionnelle.


    Il est évident qu'à la lecture de cet article, j'aurais souhaité plus. Par souci d'honnêteté, et parce que je suis convaincue de l'impact des attentes, appétences et autres envies littéraires sur l'appréciation d'un ouvrage, il est fort probable que ma critique soit altérée par la nécessité d'être émotionnellement portée par mes lectures et par les promesses d'Au revoir là-haut, si largement apprécié. Le Grand Monde s'inscrit dans le genre de l'évasion, conçu comme échappatoire mental aux contingences du quotidien, mais n'a malheureusement pas répondu à la quête de sens et de profondeur qui m'anime actuellement. Peut-être s'agit-il simplement d'un rendez-vous manqué ? Ou simplement est-ce le résultat d'un goût plus affirmé pour d'autres genres ?


    Néanmoins, Pierre Lemaitre reste indéniablement un excellent auteur dont je reconnais l'art de marier la grande Histoire avec la petite, regrettant simplement de n'avoir pas retrouvé le souffle romanesque si particulier de Au revoir là-haut.

LEMAITRE, Pierre, 2022, Le Grand Monde , Paris, Éditions Calmann-Lévy, 579 p.

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